Sud Bourgogne

Cluny, Manhattan, Rome et rêveries... Il est très symbolique qu’aux écuries de Saint Hugues, à Cluny, ce Manhattan de l’An 1000, on ait pu visiter l’exposition de peinture de Yan Pei-Ming : de gigantesques dollars peints de sable et d’argent, dont la trame se mêle à la représentation de chefs de cadavres avancés, de même émail.. La jeune femme, à l’accueil, renseigne : l’Homme se perd qui persiste en sa course à l’argent. Un avertissement à Wall Street ? Yan Pei-Ming à la stature internationale qui permet de le penser.

Cluny 2010, commémorant la création de l’Ordre, il y a 1100 ans, sera une manifestation à l’échelle de l’Europe. Du monde peut-être, si le projet de conférence inter-religions parvient à se réaliser.

Cluny samedi J’étais parti pour Vincennes, à pied. J’avais quitté mon grenier germanopratin tôt le matin. Equipé de solides chaussures de marche, sac au dos, d’excellente humeur, je longeai le fleuve, par le Quai Saint-Bernard. A la hauteur du Pont d’Austerlitz, aller savoir pourquoi, la formule d’un de mes bons amis, « Cluny, ce Manhattan de l’An 1000 » me traversa l’esprit. Mû par une inspiration soudaine, j’enjambai la Seine et interrogeai le guichet du Chemin de Fer de la Gare de Lyon. Tous les chemins mènent à Cluny.

A 10 H sonnantes, je me retrouvai sur la terrasse de la Brasserie « Au Nord », attablé devant café et croissants, au milieu de la foule des jours de marché, bon-enfant, venue aussi bien des villages voisins que des lieux les plus lointains. Cluny Babel ? Sur la place, d’étal en étal, il me fut bien facile de composer un déjeuner aux couleurs locales : pain frais artisanal, fromages de chèvres secs fermiers, à la croûte bosselée et odorante, que les règlements sanitaires européens n’ont encore pas interdits, fruits et vins de pays, miel enfin, aussi parfumé que ceux du Midi, mais pas au même prix.. Pour quelques fifrelins supplémentaires, le marché vous offre le linge et les équipements complémentaires que la balade pour Vincennes ne rendait pas nécessaire.

Aucune difficulté à s’assurer le gîte et le couvert pour le soir, même sans avoir réservé, tant Cluny regorge de bonnes pensions. L’intendance étant sommairement satisfaite, et avant de passer à la découverte érudite de l’Abbaye, du Musée, en passant par le palais abbatial, promenade en la ville.. Une première impression, recueillie en traversant un groupe de touristes en grappe autour de leur guide, contemplant en silence la vaste nef, ou ce qu’il en reste, c’est à dire proche de Ground zero : Cluny n’a, dans la matérialité, rien de spectaculaire à offrir. Mais Bachelard est témoin, l’imagination trouve plus de réalité à ce qui se cache qu’à ce qui se montre.

Il en faut une bonne dose, de l’imagination, pour se représenter la Grande Abbaye telle qu’elle pouvait être lorsqu’elle était debout, rivale de Rome en la temporalité, emplie des parfums et des chants de la chrétienté, dans la lumière tamisée des hauts vitraux. Reste plutôt un chicot d’Abbaye, des ruines..

J’entends déjà les goguenardes remarques de certains qui, séduit par le début de mon récit, décideraient d’embarquer pour Cluny le temps d’un samedi.. Whoops ! rien à voir, bled perdu, rien à faire, on retourne chez Disney, Marne-la-Vallée.. Cluny serait-elle une ville pour amateurs de revenants ?.. Ou pour observateurs des esprits tranquillement occupés à refaire le monde, à le ré-ancrer dans la spiritualité depuis plus de mille ans.

A propos de Ground zero.. Cluny a perdu elle aussi deux grandes tours. Bonne nouvelle pour les théoriciens de tous bords, ceux du complot fomenté par Al Quaida comme ceux du complot fomenté par la CIA : à Cluny, aucun doute, C’est bien les Français qui ont effondré la tour centrale, comme celle du transept de gauche. Au hasard de la balade, entrez donc chez Nicole Nicolas, qui vend des livres anciens, ou chez l’antiquaire Valentin.. Admirez aussi les nombreuses maisons médiévales, comme celle qui abrite l’école de musique, près du puits des Pénitents. Cluny Fantôme ? Cluny Esprit vivant ?

Cluny et Cluny 2010 Sous la conduite de ses fondateurs et de ses grands abbés, Guillaume d’Aquitaine, Bernon, Odon, Aimar, Mayeul, Odilon, Hugues, Pons de Melgueil, Pierre le Vénérable… l’Ordre de Cluny va constituer la plus grande organisation monastique de son temps, un véritable empire de 1200 prieurés, et ne cessera plus de rayonner sur l’ensemble du monde médiéval européen.

Il est consacré à Pierre et à Paul, donc assigné à la puissance. « Pierre et Paul », comme tant d’autres entités, tant d’autres grandes églises du monde chrétien au cours de l’histoire… « l’Église qui est à Jérusalem, l’Église qui est à Antioche, à Éphèse, à Philippes, à Athènes et surtout à Rome puisque l’Église à Rome, après l’Église de Jérusalem, est l’Église-mère de toutes les Églises ». Des églises, mais des cathédrales aussi, Saints Pierre et Paul, partout dans le monde, jusqu’au fin fond de la Sainte Russie, telle la cathédrale Saints Pierre et Paul de Petrodvorets, et celle de Petersbourg. Cluny, sous le signe de Pierre et Paul, a donc gardé les clefs en ses armoiries, s’assurant ainsi un surcroît de destin.

Dans le mode de vie clunisien, la première préoccupation est accordée à l’Office divin, à la beauté de la liturgie. Saint Benoit, mais Saint Augustin aussi, la Cité de Dieu sur terre… L’Ordre sut allier les impératifs d’une exigeante spiritualité chrétienne aux activités temporelles qui lui assureront richesses et prospérité. Puissance temporelle et puissance spirituelle sont indissolublement associées dans l’histoire de Cluny. « La richesse d’un homme est la rançon de son âme. » a rappelé le généreux donateur Guillaume, qui a pensé qu’il était sage, voire nécessaire, de mettre au profit de cette âme une petite partie des (considérables) biens temporels qui lui avaient été accordés…

L’architecture et les proportions de la Grande Abbaye témoignent encore aujourd’hui du sens de la grandeur de ceux qui en avaient la charge et qui traitaient d’égal à égal avec Rome. Aucune des grandes questions du Moyen-âge ne seront étrangères aux Clunisiens : réforme grégorienne, Querelles des investitures, trêve de Dieu, famille, culture de la terre, élevage… Mais cette œuvre spirituelle et ces richesses temporelles, après le déclin amorcé dés le début du XIIIe siècle, considérablement affaiblies à la Renaissance, définitivement détruites à la fin de l’ancien régime, ne devaient laisser que peu de traces en dehors du monde érudit.

Les pierres de l’Abbaye, détruite et vendue à l’encan après la Révolution, se retrouvent mêlées aux pierres sauvages des murs de fermes du voisinage. Cluny, la ville, appuyé par la fédérations des sites clunisiens répartis sur l’Europe entière, est à la tête d’initiatives multiples qui, tout au long de l’année 2010, tenteront de faire revivre la vision des grands abbés, de la faire partager et de lui redonner l’élan spirituel capable d’inspirer un monde qui attend et cherche d’autres voies que celle de la toute-puissante matérialité. Le grand projet Cluny 2010 contribuera-t-il à refonder la spiritualité et la paix ? Le grand projet Cluny 2010 sera-t-il le lieu d’un nouveau dialogue interreligieux ?